École inclusive : quand les droits reconnus se heurtent au manque de moyens

Sur le papier, le principe est clair : chaque élève doit pouvoir être scolarisé dans les meilleures conditions possibles, avec les adaptations et les accompagnements correspondant à ses besoins.

Dans la réalité, une décision de la MDPH peut reconnaître un besoin sans garantir que l’accompagnement, les soins ou la place correspondante soient réellement disponibles.

Entre le droit reconnu et sa mise en œuvre, l’attente peut durer des mois, parfois des années. Pendant ce temps, l’enfant continue d’être accueilli à l’école, souvent sans disposer de tous les moyens qui ont pourtant été jugés nécessaires.

Et dans cette situation, les premières victimes sont les élèves eux-mêmes, mais aussi les enseignants, qui doivent quotidiennement tenter de compenser les défaillances d’un système sur lequel ils n’ont pratiquement aucune prise.

Une notification ne crée ni une AESH ni une place en établissement

À la rentrée 2025, 30 435 élèves étaient scolarisés en milieu ordinaire alors qu’ils attendaient une place dans le secteur médico-social.

Par ailleurs, 2 614 élèves étaient recensés sans solution de scolarisation, dont 2 164 dans l’attente d’une solution médico-sociale.

Ces chiffres illustrent une réalité fondamentale : obtenir une notification ne signifie pas obtenir la solution correspondante.

Une décision de la MDPH peut reconnaître qu’un enfant a besoin d’une AESH, d’un accompagnement par un SESSAD ou d’une orientation vers un IME ou un DITEP. Mais encore faut-il qu’une AESH soit disponible, qu’un service puisse accueillir l’enfant ou qu’une place existe dans l’établissement correspondant.

Le rapport IGÉSR-IGAS publié en 2026 estime ainsi qu’environ 10 % des enfants disposant d’une notification liée au handicap restent chaque année sans solution correspondant à celle-ci.

Le manque d’AESH peut conduire à un accompagnement absent, partiel ou mutualisé. Les SESSAD, les établissements médico-sociaux, mais aussi les CMP et les CMPP doivent faire face à des demandes importantes et à des délais parfois très longs.

Pour les familles, les délais peuvent alors s’enchaîner : attendre un premier rendez-vous, obtenir un bilan, constituer un dossier, attendre la décision de la MDPH, puis attendre encore que la décision puisse réellement être appliquée.

Pendant toute cette période, l’enfant, lui, continue de grandir et d’aller à l’école.

Les premières victimes sont les élèves

Il ne suffit pas qu’un enfant soit physiquement présent dans une classe pour que son inclusion soit réussie.

Lorsqu’un élève a besoin d’un accompagnement humain, éducatif, thérapeutique ou médico-social qui n’est pas disponible, sa scolarisation peut devenir extrêmement difficile.

Il peut ne pas parvenir à entrer dans les apprentissages, vivre des situations répétées d’échec, ne pas comprendre les attentes scolaires, se retrouver en grande difficulté dans ses relations avec les autres ou être confronté à un environnement qui ne correspond tout simplement pas à ses besoins.

Dans les situations les plus complexes, la classe ordinaire peut alors devenir une solution d’attente par défaut, alors même qu’une autre orientation a été reconnue comme nécessaire.

L’école accueille parce qu’elle ne peut pas laisser un enfant sans solution. Mais elle ne peut pas, à elle seule, remplacer un éducateur spécialisé, un service de soins, un SESSAD, un IME ou un DITEP.

C’est là tout le paradoxe : on reconnaît officiellement qu’un enfant a besoin d’un accompagnement spécifique, mais faute de moyens disponibles, on le maintient dans une situation qui ne permet pas toujours de répondre correctement à ses besoins.

Dans ces conditions, l’élève peut être le premier à souffrir d’une inclusion qui existe administrativement mais qui n’est pas suffisamment accompagnée dans les faits.

Des familles confrontées à un véritable parcours administratif

Avant même d’obtenir un accompagnement, les familles doivent parvenir à faire reconnaître les besoins de leur enfant.

Et cette première étape est loin d’être simple.

Les MDPH ont rendu près de cinq millions de décisions et avis en 2023. Au deuxième trimestre 2025, le délai moyen de traitement était encore de 4,4 mois.

Pour les dossiers concernant les enfants, certaines MDPH dépassaient cinq mois de délai moyen, avec des situations pouvant aller jusqu’à neuf mois.

Ces délais s’expliquent notamment par l’augmentation considérable du nombre de demandes adressées aux MDPH, elles-mêmes confrontées à une activité toujours plus importante.

Près d’une famille sur quatre ayant un enfant en situation de handicap déclare rencontrer des difficultés pour constituer son dossier.

Car faire valoir un droit suppose déjà de connaître son existence.

Il faut remplir des formulaires, obtenir des certificats médicaux, rassembler des bilans, expliquer les difficultés rencontrées, rédiger un projet de vie et comprendre quelles aides ou orientations peuvent être demandées.

Il faut ensuite parfois renouveler les demandes, anticiper les échéances et apporter de nouveaux documents pour continuer à bénéficier de droits concernant pourtant des besoins déjà identifiés.

Toutes les familles ne disposent évidemment pas du même temps, de la même maîtrise administrative ni de la même capacité à comprendre les dispositifs.

Avant même la question du manque de places ou de personnels, l’accès aux droits peut donc devenir un parcours du combattant.

Quand les moyens manquent, c’est l’enseignant qui absorbe la situation

Lorsque l’AESH n’est pas disponible, lorsque le service de soins ne peut pas intervenir ou lorsqu’une place en établissement spécialisé n’existe pas, il reste bien souvent un dernier endroit où l’enfant peut être accueilli : la classe.

Et avec lui, il reste un adulte : l’enseignant.

Celui-ci doit alors continuer à assurer les apprentissages de toute sa classe tout en essayant de répondre aux besoins particuliers de l’élève.

Différencier les supports, modifier les consignes, adapter les évaluations, proposer d’autres modalités de travail, anticiper les situations difficiles, aménager les temps de classe, rassurer l’enfant, gérer éventuellement des crises, communiquer avec la famille et coordonner les différents partenaires.

Tout cela peut déjà représenter une charge considérable pour un seul élève.

Mais les classes accueillent fréquemment plusieurs enfants présentant des besoins différents.

La différenciation pédagogique, qui fait partie du métier d’enseignant, peut alors atteindre ses limites matérielles.

Un enseignant ne peut pas simultanément proposer plusieurs parcours totalement individualisés, accompagner en permanence un élève nécessitant une attention importante et rester pleinement disponible pour les vingt, vingt-cinq ou trente autres élèves de sa classe.

Ce n’est pas une question de bonne volonté.

C’est une question de temps, de moyens humains et parfois de compétences professionnelles très spécialisées.

Les autres élèves subissent eux aussi les conséquences du manque de moyens

Cette situation n’oppose pas les élèves en situation de handicap aux autres élèves.

Au contraire, tous peuvent être victimes d’un système insuffisamment doté.

Lorsqu’un enseignant doit consacrer une part très importante de son attention à accompagner seul un élève en grande difficulté, cette attention n’est plus disponible pour le reste de la classe.

Il peut être amené à interrompre un apprentissage, gérer une situation de crise, sécuriser un enfant ou modifier complètement le fonctionnement prévu de la classe.

Les autres élèves doivent alors patienter, s’adapter eux aussi ou travailler avec une autonomie qui n’est pas toujours adaptée à leur âge.

L’enjeu n’est donc pas de savoir si un enfant en situation de handicap « doit » être à l’école.

L’enjeu est de savoir quels moyens doivent être mis autour de lui pour que sa scolarisation soit réellement bénéfique pour lui et compatible avec de bonnes conditions d’apprentissage pour l’ensemble de la classe.

Une accumulation de strates administratives qui retombe sur l’école

À la difficulté pédagogique s’ajoute une autre réalité beaucoup moins visible : la multiplication des démarches administratives et des interlocuteurs.

Autour d’un même enfant peuvent intervenir le directeur d’école, l’enseignant de la classe, l’AESH, le RASED, l’enseignant référent, la circonscription, la MDPH, le pôle d’appui à la scolarisation, un SESSAD, un CMP, un CMPP, des professionnels libéraux, des éducateurs ou d’autres services médico-sociaux.

Chacun possède ses procédures, ses documents, ses calendriers et parfois ses propres attentes.

Pour l’enseignant et le directeur, cela signifie des équipes éducatives, des équipes de suivi de scolarisation, des GEVA-Sco, des LPI, des comptes rendus, des observations, des bilans, des mails, des appels téléphoniques et des échanges réguliers avec les familles et les professionnels.

Il faut transmettre les informations aux uns, récupérer celles des autres, organiser les réunions, renseigner les documents demandés et parfois recommencer plusieurs fois l’exercice lorsque les droits doivent être renouvelés.

À chaque nouvelle difficulté, une nouvelle procédure apparaît.

À chaque besoin identifié, un nouvel interlocuteur peut intervenir.

À chaque renouvellement, de nouveaux documents peuvent être demandés.

Les strates administratives s’accumulent ainsi autour de l’enfant, et une grande partie de leur gestion finit par reposer sur l’école.

L’enseignant devient progressivement coordonnateur d’un système qui le dépasse

L’enseignant ne se contente donc plus seulement d’enseigner et d’adapter sa pédagogie.

Il peut devenir, de fait, l’un des principaux coordonnateurs du parcours de l’enfant, alors même qu’il ne dispose d’aucun pouvoir sur la plupart des décisions.

Il peut constater qu’un accompagnement manque, mais il ne peut pas recruter une AESH.

Il peut considérer qu’un enfant aurait besoin de soins, mais il ne peut pas réduire les délais d’un CMP.

Il peut participer à la rédaction d’un GEVA-Sco qui aboutira à une orientation, mais il ne peut pas créer une place dans un DITEP ou un IME.

Il peut multiplier les réunions et les alertes, mais il ne peut pas accélérer l’instruction d’un dossier par une MDPH engorgée.

Et pourtant, chaque matin, l’enfant revient dans sa classe.

L’enseignant doit donc trouver une solution immédiate à des problèmes dont les réponses relèvent parfois de plusieurs administrations différentes.

Toujours plus de démarches alors qu’il faudrait davantage de temps pour enseigner

C’est probablement l’une des contradictions les plus fortes du système actuel.

Plus les besoins d’un élève sont importants, plus son enseignant doit différencier sa pédagogie.

Mais plus ces besoins sont importants, plus les démarches administratives qui entourent sa scolarisation prennent également du temps.

L’enseignant doit donc simultanément préparer davantage, individualiser davantage, observer davantage, rencontrer davantage de professionnels et remplir davantage de documents.

Tout cela alors qu’il doit continuer à préparer les apprentissages du reste de la classe, corriger les travaux, évaluer les élèves, rencontrer les autres familles et assurer toutes les autres missions liées à son métier.

Dans le premier degré, cette situation peut encore être renforcée pour les directeurs d’école, qui deviennent souvent les interlocuteurs privilégiés des familles et des partenaires tout en assurant eux-mêmes une partie importante des démarches.

À force d’empiler les dispositifs, les documents et les interlocuteurs, le risque est de consacrer toujours davantage de temps à administrer l’inclusion et toujours moins de temps à la faire vivre concrètement dans la classe.

Un sentiment d’impuissance qui s’installe chez les enseignants

Lorsque les moyens ne suivent pas, les enseignants peuvent finir par avoir le sentiment de ne jamais en faire suffisamment.

Ils adaptent, réorganisent, différencient, remplissent des dossiers, rencontrent les familles, sollicitent les partenaires, alertent leur hiérarchie.

Et malgré cela, ils peuvent continuer à voir un enfant en difficulté parce que l’AESH attendue n’est pas là, que les soins ne peuvent pas débuter ou qu’aucune place n’est disponible dans la structure préconisée.

Cette situation nourrit un profond sentiment d’impuissance.

L’enseignant sait parfois parfaitement ce dont l’enfant aurait besoin, mais il ne possède pas les moyens de le lui offrir.

Il peut alors ressentir le sentiment de mal faire son travail ou de ne pas être à la hauteur, alors que les difficultés rencontrées ne relèvent pas uniquement de ses compétences professionnelles mais de l’absence de réponses extérieures indispensables.

L’école inclusive ne peut pas reposer uniquement sur l’école

Le problème de l’école inclusive ne peut donc pas être résumé au seul manque d’AESH.

Il concerne toute une chaîne : repérage des difficultés, accès aux bilans et aux soins, constitution du dossier, instruction par la MDPH, reconnaissance des droits, recrutement des accompagnants, disponibilité des services spécialisés, places dans les établissements médico-sociaux et coordination entre tous ces acteurs.

Lorsqu’un seul maillon manque, c’est très souvent l’école qui absorbe les conséquences.

Mais une école ne peut pas créer une place en DITEP.

Un enseignant ne peut pas remplacer un éducateur spécialisé.

Une AESH ne peut pas remplacer un service de soins.

Et une classe ordinaire ne peut pas devenir la réponse universelle à toutes les situations au seul motif que les autres solutions sont saturées.

L’inclusion ne peut fonctionner que si les moyens nécessaires accompagnent réellement les droits reconnus.

Sinon, le risque est de transformer un principe profondément légitime — permettre à chaque enfant de trouver sa place à l’école et dans la société — en une injonction impossible à tenir pour ceux qui doivent la mettre en œuvre quotidiennement.

Et lorsque le système ne parvient plus à apporter les réponses prévues, ce sont d’abord les enfants qui en ont besoin et les personnels qui les accueillent chaque jour qui en paient le prix.

13 réflexions sur “École inclusive: Un système à bout de souffle dont les premières victimes sont les enfants et les enseignants”

  • Et ils ont trouvé une parade pour revenir à l’équilibre: baisser le nombre d’heures d’accompagnement des élèves notifiés…
    Depuis le début d’année, 3 nouvelles notifications: 6h plutôt que 12…
    Et dans tout ça, nos élèves trinquent… les enseignants s’essoufflent…

  • Beaucoup de souffrance pour la classe et l’enseignant qui vit des situations ingérables. Et quid des décisions MDPH qui refusent toute aide ? Chez nous, si les parents n’ont pas de leur côté effectué des démarches (orthophoniste, prise de contact avec le CMPP) les demandes d’AESH sont systématiquement refusées : les enseignants se retrouvent encore une fois seuls à gérer et à chercher des solutions pour les élèves à besoin laissés à l’abandon par leurs parents et les institutions….

  • Merci pour cette article. Je me reconnais pleinement après sa lecture. Ça m’aide à déculpabiliser… même si mon quotidien ne changera pas demain. Je dois subir en silence la situation et les autres élèves aussi car je ne suis plus assez disponible pour eux.

  • C’est exactement ce que nous vivons dans l’école de mon fils. Un enfant violent, sans aesh, des enseignantes à bout de solutions, mais qui en retour protègent aussi beaucoup cet enfant et sa famille au détriment des autres familles et enfants qui eux sont en souffrance. Nous en sommes arrivés à une situation extrêmement tendue et de nombreux conflits et nous payons les pots cassées d’une seule famille. Car bien évidemment c’est contre nous que ça se retourne. Hier encore j’ai voulu déposer une plainte contre cet enfant qui a violenté le mien, et cette famille qui m’a agressé verbalement devant l’école, mais on me le refuse. Et l’école elle devient l’avocat du diable. Pourquoi ? nous n’en savons rien ! Mais c’est le monde à l’envers. Et honnêtement pour vouloir devenir PE moi aussi, j’espère pouvoir faire preuve de plus de transparence et de bienveillance envers les familles qui n’ont rien demandé mais se retrouve bien malgré elles dans le mauvais rôle

  • Plus les enfants en situation de handicap approchent des 24h d’accompagnement AESH moins ils ont leur place en classe traditionnelle. Par contre les élèves à qui ont accorde une heure par ci par là, qui relèvent vraiment du milieu scolaire traditionnel sont lésés et doivent se contenter de peu au profit de ceux qui devraient être, notamment en IME.
    Voilà c’est ça l’école aujourd’hui …
    En plus de tout ça on berce d’illusions des familles qui ppur certaines, pensent que leur enfant va évoluer au contact des autres enfants.

  • Toute une classe peut être en souffrance juste pour un élève en attente de bilan, de soins et quelques fois aussi en attendant que les parents acceptent que leur enfant doit consulter un spécialiste…
    Sans compter que les directeurs sans décharge ou très peu sont aussi victimes de cette situation : on ne peut multiplier les actions si la classe nous prend 100% de notre temps…(minimum 😅).
    Un système à revoir d urgence avant qu’il ne s’effondre !!

  • C’est exactement notre quotidien… Et il y en a marre, pour ces enfants en situation de handicap, pour les autres enfants qui ont des conditions dégradés d’accès aux savoirs de par ces situations compliquées, et pour nous, qui nous épuisons au quotidien dans des conditions de travail souvent ingérables en fait….

  • Les AESH sont également impactées par ce système dysfonctionnel. Accompagner, en tant qu’AESH, un enfant en souffrance à l’école est difficile et épuisant. Quand il n’a pas les soins adaptés à l’extérieur faute de place disponible, quand certains parents n’ont pas l’accompagnement social nécessaire pour aller au bout du long chemin administratif, ou quand certains “refusent” (car rien ni personne ne les y obligent) de faire les démarches pour un suivi médical qui permettrait pourtant à l’enfant de se sentir mieux et progresser aussi à l’école. L’accompagnement devient parfois un saupoudrage (quelques heures par-ci, quelques heures par-là, auprès d’élèves nombreux, qui auraient besoin de plus de temps). Les enseignants étant parfois peu formés sur ce sujet, et épuisés aussi, il arrive que l’Aesh soit livrée à elle-même, avec l’élève, dans un coin de la classe. Sans contact avec les professionnels du secteur médical, elle peine à trouver des fils rouges à tirer pour “bien” accompagner l’élève dans ses apprentissages et sa vie à l’école. Le climat d’école s’en trouve dégradé pour les personnels, et donc les élèves! Un sentiment d’inefficacité finit par dominer, de même qu’une perte de sens et de valeur du travail effectué dans ce bateau-école qui a pourtant un cap clair pour tous et indiscutable: l’épanouissement et la réussite de tous les élèves. Non pas par manque de bonne volonté des personnels, mais bel et bien du fait d’un système qui fonctionne mal.

  • Directrice et enseignante, je retrouve malheureusement dans cet article une grande partie de ce que nous vivons sur le terrain.

    Je crois profondément au principe de l’école inclusive. Mais encore faut-il donner à l’école les moyens de la rendre réellement inclusive. Une notification reconnaît un besoin ; elle ne garantit malheureusement pas toujours que les moyens permettant d’y répondre seront effectivement disponibles.

    Dans les écoles, nous compensons en permanence : absence d’une AESH non remplacée, emplois du temps réorganisés en urgence, accompagnements mutualisés réduits pour assurer prioritairement les notifications individuelles, nouvelles notifications qui arrivent en cours d’année sans que les moyens augmentent nécessairement en conséquence. Et pendant ce temps, il faut continuer à accueillir tous les élèves, enseigner, gérer des situations parfois très difficiles, répondre aux familles et expliquer pourquoi un accompagnement pourtant reconnu comme nécessaire n’est pas toujours assuré comme il devrait l’être.

    Et lorsque nous signalons qu’il manque des moyens, il nous est parfois répondu que, sur le papier, les besoins sont couverts. C’est précisément là que se situe une partie du problème : il peut y avoir un écart considérable entre une organisation qui semble équilibrée dans un tableau et ce qui se passe réellement, chaque jour, dans une école.

    Car une AESH peut être absente. Un élève peut avoir besoin de davantage d’accompagnement à certains moments. Une situation de crise peut mobiliser plusieurs adultes. Un enfant peut revenir à l’école alors qu’il devait être accueilli ailleurs. Une famille peut solliciter l’équipe en urgence.

    Sur le papier, les heures peuvent sembler suffisantes. Sur le terrain, la réalité est tout autre.

    Et il ne faut pas oublier non plus les autres élèves de la classe. Lorsqu’un enfant déborde émotionnellement, crie, insulte, renverse du matériel ou traverse une crise importante, les autres enfants sont eux aussi exposés à cette situation. Certains peuvent avoir peur, être profondément impressionnés, perdre leurs repères ou simplement ne plus pouvoir travailler dans de bonnes conditions. On parle beaucoup, à juste titre, des besoins de l’enfant en difficulté, mais pas toujours assez de ce que vivent les vingt ou vingt-cinq autres élèves qui partagent quotidiennement la même classe. Là encore, des moyens adaptés permettent de protéger tout le monde, y compris l’enfant qui traverse la crise.

    À cela s’ajoute une accumulation de démarches : équipes éducatives, ESS, GEVA-Sco, LPI, comptes rendus, mails, appels, coordination avec les familles et les différents partenaires… Bien sûr, ces outils ont leur utilité. Mais à force, on finit parfois par administrer le manque plutôt que par donner réellement aux équipes les moyens d’y répondre.

    Et lorsque les difficultés persistent, la réponse revient parfois vers les pratiques de l’enseignant : il faudrait davantage différencier, adapter encore, penser la classe selon la conception universelle des apprentissages… Tout cela peut évidemment enrichir les pratiques pédagogiques et faciliter l’accès aux apprentissages. Mais aucune démarche pédagogique, aussi pertinente soit-elle, ne peut remplacer une présence humaine nécessaire, un accompagnement spécialisé, des soins ou une prise en charge extérieure.

    La différenciation a aussi ses limites matérielles. Un enseignant ne peut pas être simultanément auprès d’un élève nécessitant une présence importante, gérer une situation de crise, individualiser plusieurs parcours et rester pleinement disponible pour tous les autres élèves de la classe.

    Il existe finalement une différence essentielle entre ce qui peut paraître possible vu de l’extérieur et ce qui est réellement faisable dans une classe. Pour comprendre pleinement cette réalité, il faut la vivre : prendre une classe, enseigner toute une journée, gérer vingt-cinq élèves aux besoins différents, faire face aux imprévus, aux absences, aux situations difficiles, aux demandes des familles, tout en continuant à faire apprendre chacun.

    Ce n’est qu’au contact quotidien de cette réalité que l’on mesure vraiment ce que signifie « compenser ». L’école adapte, réorganise, absorbe, cherche des solutions. Et l’on comprend alors pleinement le titre de cet article : à force de compenser, les enseignants s’épuisent, et les directeurs, qui concentrent et absorbent l’ensemble des difficultés, s’épuisent davantage encore.

  • Sur 100% de capacité de vigilance qu’un enseignant dispose, devoir assurer une vigilance accrue sur un voire plusieurs élèves c’est obligatoirement délaisser de l’attention par rapport à d’autres élèves. Par conséquent, c’est devoir faire des sacrifices, choisir entre sécurité et pédagogie. À moins d’augmenter les moyens alloués, l’entier positif n’augmentera jamais. Et comme nous dépendons de choix budgétaires, le résultat est simple, cela n’augmentera pas, seuls les profils atypiques augmenteront, et le potentiel d’apprentissage est et sera dilué. Ce n’est pas une question de programme, ce n’est pas une question d’horaire ou de calendrier de vacances, c’est une question de moyens.

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